ASSASSINAT D’UNE JEUNE VERMELLOISE — CONDAMNATION A MORT
COUR D’ ASSISES DU PAS DE-CALAIS – SAINT-OMER
Audience du 5 décembre 1850.
Un grand crime fut commis à Vermelles dans la soirée du 1er au 2 septembre 1850.
Henriette HENNEBELLE, jeune fille de 18 ans, était couchée, vers dix heures du soir, auprès de sa soeur Céline. Elle occupait, comme d’ordinaire, le bord du lit. Elle y était à peine depuis un quart d’heure, que sa soeur, fut réveillée par les mouvements qu’elle faisait en se débattant, et par ce cri qu’elle poussait: «Mon Dieu, ma mère, je suis assassinée!». Elle la vit se lever et se diriger vers la porte de la chambre de ses père et mère. En ouvrant cette porte, Henriette HENNEBELLE tomba pour ne plus se relever. Lorsque sa mère, après être allée chercher du secours dans le voisinage, rentra un instant après, elle ne respirait déjà plus. La jeune fille avait été frappée, entre le sein et la clavicule du côté gauche, par un instrument piquant et tranchant qui, en pénétrant dans la poitrine, avait traversé le poumon de part en part et atteint l’oreillette du cœur. Elle portait en outre, au poignet gauche et à la main droite des lésions que la même arme avait dû produire. Il avait été facile à l’assassin d’arriver auprès de la victime. En effet, la femme HENNEBELLE, son mari n’étant pas rentré, s’était contentée de fermer à la clinche la porte de sa maison, laquelle s’ouvre dans une chambre commune, située entre celle des jeunes filles et la pièce où couchent leurs parents.
La clameur publique désigna aussitôt comme auteur du crime le nommé Charles Joseph LEFEBVRE, âgé de 17 ans. L’accusé courtisait, depuis longtemps déjà Henriette HENNEBELLE, et paraissait même avoir entretenu avec elle des rapports assez familiers. LEFEBVRE, toutefois, ne convenait pas à la famille d’Henriette. Un témoin rapporte que le père HENNEBELLE ayant rencontré sa fille attablée avec lui dans un cabaret du village, l’en avait aussitôt fait sortir. La jeune fille elle-même avait compris qu’elle ne devait point lier son sort à celui de l’accusé, dont la conduite était peu régulière et qui n’avait d’ailleurs aucun moyen d’existence. Aussi confiait-elle à sa soeur, le 25 du mois d’août, qu’elle lui avait donné son congé, ajoutant « qu’il n’était pas content.» Ce même jour dans un cabaret de Vermelles, LEFEBVRE avait fait tout ce qu’il avait pu pour renouer avec elle; il n’y était point parvenu, et il en paraissait très affecté. « Ce n’est pas, disait-il à Louis LEGRAND, qu’elle voudrait m’abandonner tout à fait !… si elle fait cela elle le paiera bien! »
Le dimanche suivant c’était la fête du village. Henriette fut conduite au bal par un sous-lieutenant de la garnison de Béthune. LEFEBVRE, s’entretenant à cette occasion avec deux de ses amies, dit à l’unes d’elles: « Uranie RENUY, vous verrez quelque chose aujourd’hui ou demain ! — Quoi donc? lui demanda la fille RENUY.— Vous verrez, répliqua-t-il : » Et comme la jeune fille ajoutait : «Voulez-vous parler d’Henriette et dire que vous retournerez avec elle?— Non, répondit-il, vous verrez quelque chose aujourd’hui !»
Le soir, vers neuf heures un quart, il rencontrait au cabaret Dhertiu le père d’Henriette, lui offrait un verre de bière, et comme celui-ci refusait: « Buvez, lui dit LEFEBVRE, peut-être nous ne l’aurons plus aussi belle plus tard ! » Une heure après, Henriette HENNEBELLE avait cessé d’exister. Dans cet intervalle, l’accusé était allé, en compagnie des nommés LHERMITTE et LEBLANC, sous le prétexte d’allumer sa pipe, chez les époux HENNEBELLE. La femme et les filles s’y trouvaient seules. LEFEBVRE était resté environ une demi-heure à causer de choses indifférentes et ne s’était rétiré que lorsque la femme HENNEBELLE avait manifesté l’intention d’aller se coucher.
En sortant, il était entré chez RENUY, où il logeait depuis quelques jours, et, apres s’y être coupé une tranche de pain et un morceau de lard, il avait emporté un couteau dont la lame, selon les expressions d’un témoin, « était pointue et bien tranchante. » C’était la lame qu’il lui fallait pour mettre à exécution le crime qu’il méditait.
Vers dix heures et demie, il la montrait aux soeurs du clerc de la paroisse, en leur racontant qu’il venait d’en frapper Henriette HENNEBELLE. « Quand le bruit de l’assassinat se répandit dans la commune, LEFEBVRE en avait disparu pour gagner la frontière, en suivant l’itinéraire qu’il s’était fait indiquer dans la soirée même et qu’il avait tracé sur un calepin dont il était porteur. Il ne tarda pas, toutefois, à rentrer en France.
Arrêté le 11 septembre, à Saint-Omer, il y fit, devant le magistrat instructeur, des aveux qu’il a depuis répétés et répétés encore aujourd’hui. Seulement, il prétend que ce n’est que dans la soirée du 22 de ce mois qu’il avait arrêté le projet d’attenter aux jours de sa victime. Tels sont les faits résultant de l’acte d’accusation.
Le président, interrogeant l’accusé, lui dit : « Vous êtes bien jeune pour paraître sur ce banc sous le poids du plus grand de tous les crimes. Le début de votre carrière dans le monde devait vous conduire dans l’abîme où vous vous trouvez aujourd’hui. Dès l’âge le plus tendre vous vous faites remarquer par vos propos obscènes. Plus tard, vous vous faites renvoyer par le chef d’une institution où vous aviez été admis en qualité de sous-maître. Ensuite, à dix-sept ans à peine, vous devenez assassin ! » • L’accusé, qui ne paraît pas avoir plus de quatorze ans, par sa figure juvénile et blonde, ne semble nullement déconcerté ni penser à la peine qui l’attend, et répond à toutes les questions qui lui sont posées par M. le président, avec un œil sec, racontant froidement tous les détails et circonstances de son crime, l’heure et l’endroit où il l’avait conçu. Il parle du couteau qu’il avait pris à son logement, en coupant un morceau de pain, pour le commettre.
Sur l’interpellation du président, à savoir s’il n’avait pas, avant de frapper sa victime, cherché à s’assurer si les deux sœurs qui couchaient ensemble, n’avaient point changé de place, l’accusé fait un signe affirmatif. On passe ensuite à l’audition des témoins, qui ne font que confirmer les faits qui précèdent. M. Bagneris, substitut, après avoir développé énergiquement toutes les phases de ce déplorable drame, se résume ainsi : « La préméditation, messieurs les jurés, ne saurait avoir l’ombre d’un doute dans cette affaire. LEFEBVRE a assassiné froidement, après s’être muni d’un couteau, la malheureuse Henriette HENNEBELLE. Quelle doit être votre décision en présence d’un pareil crime ? Examinez l’accusé, et vous serez encore à vous demander s’il éprouve le moindre repentir du crime qu’il a commis. Ma tâche est finie, la vôtre commence. »
Me Thellier, défenseur de l’accusé, après avoir essayé de combattre les arguments de l’accusation, s’attache principalement à démontrer que la circonstance de préméditation n’existe pas en la cause, et que ce jeune homme, poussé par la passion et la jalousie, a spontanément commis le crime dont il est accusé. Quant à son repentir, ajoute-t-il, il l’a manifesté en maintes circonstances, d’abord, en se rendant chez le curé du village après la perpétration de son crime, et en se constituant volontairement prisonnier. — « Ecartez, messieurs les jurés, la circonstance aggravante, et ce jeune homme sera assez puni pour un moment d’égarement et de folle passion.»
Après ce plaidoyer qui a duré près de trois heures, M. le président résume les débats. Le jury entre ensuite dans la chambre de ses délibérations, et en sort une demi-heure après, rapportant un verdict de culpabilité sur les deux questions.
Le plus profond silence règne à ce moment. Tous les yeux se portent sur le jeune accusé, qui reste impassible. M. le président, après avoir lu les articles qui punissent l’assassinat, déclare que la Cour condamne Charles LEFEBVRE à la peine de mort.
Le public nombreux se retire alors dans le plus profond silence.
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