(Sources: «Le tuekien des villes d’Artois et de Flandre à la fin du Moyen Âge» par Mathieu BEGHIN)
Si nos regards contemporains jugent sévèrement la cruauté envers les animaux, le Moyen Âge obéissait à des impératifs de survie bien différents. Face aux épidémies et à l’insécurité grandissante, les échevins d’Artois durent recourir à une solution radicale : le recrutement de tueurs de chiens. Cet article vous propose de redécouvrir cette fonction administrative méconnue, ses acteurs, et de comprendre comment cette pratique a pu toucher nos villages, y compris Vermelles.
🛡️ Une réponse à l’insécurité sanitaire
Au Moyen Âge, la nécessité de réguler le nombre sans cesse croissant des chiens errants dans les villes et les campagnes artésiennes a justifié le recours à un personnage et à une charge longtemps méconnus ou souvent volontairement oubliés : le tuekien (ou tue-chien).
L’augmentation démographique, l’arrivée de nouvelles épidémies et la circulation accrue des personnes et des biens liée au développement du commerce ont poussé les autorités échevinales à agir. Elles mirent en place des politiques hygiénistes ne laissant aucune place aux animaux sans maître.
💰 Des exécuteurs rétribués à la pièce
Dans son souci d’assurer la propreté mais aussi la sécurité de l’espace public par la « décanisation » ou le « canicide », l’Ancien Régime a donc recouru à des professionnels dont le montant des gages apparaît dans les comptes des principales villes du comté.
Ces exécuteurs étaient rétribués à la pièce, soit à la tête de chaque chien abattu. Certains ont laissé leur nom à la postérité dans les registres :
- Jaquemin Corbison
- Jehan Capelmont
- Guillemain Lourdiel
- Wattelet Tallemart
Ces hommes exterminaient plusieurs centaines de chiens chaque mois au début du XVème siècle ! Certaines villes d’Artois, dépourvues de tuekien, envoyaient des commissaires les recruter à Lille, Hesdin, Saint-Omer ou à Douai. Ainsi, Marquet Walet, tuekien patenté domicilié à Béthune, vida notre contrée des canidés errants jusqu’aux limites de l’Audomarois.

📜 Parias mais protégés par la loi
Comme les bourreaux enrôlés pour exécuter les hautes sentences artésiennes, les tuekiens étaient très rarement des résidents des baillages lensois ou béthunois. Itinérants, considérés comme des étrangers, ils étaient le plus souvent socialement méprisés par les populations locales.
L’hostilité était telle que des villes comme Arras durent faire défense officielle d’injurier ou de malmener les tuekiens :
« Fu publie a le bretesque et aux quarffours de le ville, de par monseigneur le bailli et messeigneurs les eschevins, que il ne soit aucuns qui audit tue kien face iniure ne die vilenie ne meffache sur san encorire en grandes et grosses paines, amendes et pugnitions… »
⚖️ Une charge assermentée et réglementée
Pour autant, et même si l’abattage des chiens fut considéré comme une basse besogne, vile et indigne, le tuekien devait prêter serment, au même titre que les autres commis assermentés servant le bailli.
Il s’engageait à respecter des règles strictes :
- Ne tuer que les chiens errants ou enragés sur ordonnance échevinale.
- N’intervenir ni les jours de marché ni le dimanche.
- Dépecer les carcasses pour en revendre la peau aux gantiers (à leur profit).
🏰 Et à Vermelles ?
Vermelles, comme les autres villages du comté d’Artois, eut sans aucun doute à connaître des campagnes d’abattage des chiens errants. Et même si nous n’en avons aujourd’hui aucune trace écrite, sans doute un tuekien parcourut-il les rues, les marais ou la plaine vermelloise.
🕊️ Comprendre le passé sans le juger
Certes, nos regards contemporains condamnent avec la plus vive réprobation ces pratiques ancestrales. Mais sommes-nous persuadés que les Vermellois du XVème siècle furent eux aussi agités d’un même sentiment de révolte ?
Sommes-nous certains qu’ils ne voyaient pas, sans doute à contre-cœur, l’intervention des tuekiens comme un moyen d’assurer la sécurité de leur quotidien, en ces temps où sortir de son village était une aventure périlleuse ? Autres temps, autres mœurs ! L’heure n’est pas à juger, mais bien à comprendre notre passé
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