đŸ—“ïž 1723 : L’annĂ©e noire des Du Chastel. Une fratrie dĂ©cimĂ©e par la suette

L’histoire de la seigneurie de Vermelles est marquĂ©e par des dates de gloire, mais aussi par des tragĂ©dies foudroyantes. L’annĂ©e 1723 reste sans doute l’une des plus sombres : en l’espace de quelques mois, la mort s’est invitĂ©e au chĂąteau, brisant net l’avenir d’une lignĂ©e et bousculant les rĂšgles sĂ©culaires de la transmission seigneuriale.

⚖ Le poids des Coutumes d’Artois : la loi de l’aĂźnĂ©

Avant de plonger dans ce drame, il faut comprendre les rĂšgles de dĂ©volution de l’Ă©poque. De nos jours, l’Ă©galitĂ© successorale est un principe sacrĂ© : tous les enfants, quel que soit leur « lit » ou leur sexe, ont droit aux biens de leurs parents par parts Ă©gales. Il est d’ailleurs, par principe, impossible de les dĂ©shĂ©riter.

Pourtant, en 1723, cette Ă©quitĂ© Ă©tait impensable. Le dĂ©but du XVIIIe siĂšcle restait rĂ©gi par l’implacable droit d’aĂźnesse, vĂ©ritable clĂ© de voĂ»te du rĂ©gime fĂ©odal :

« Par le trespas des pĂšre et mĂšre, tous biens fĂ©odalz par eulx relenquis succĂšdent ab intestate Ă  leur plus aisnĂ© fil ou, Ă  faulte de filz, Ă  la plus aisnĂ©e fille trouvez vivans au jour de trespas de dernier vivant, Ă  l’exclusion de tous autres enffans. »

Dans la France du Moyen Âge, et notamment lors de sa rĂ©daction au XVIe siĂšcle, la coutume d’Artois attribuait au premier fils aĂźnĂ© de droite lignĂ©e des privilĂšges successoraux, lui accordant de fait une part prĂ©pondĂ©rante dans l’hĂ©ritage paternel et maternel. C’est ainsi qu’en 1507 la transmission du fief Ă  l’aĂźnĂ© du premier lit est expressĂ©ment prĂ©vue dans le bailliage de Lens dont Vermelles dĂ©pendait.

đŸŒ± Le printemps 1723 : Le premier domino tombe

En ce dĂ©but d’annĂ©e, les terres de Vermelles appartiennent Ă  Messire François Guilbert Joseph DU CHASTEL, Comte de Blangerval et Marquis de Rolleghem, seigneur de Sus-Saint-LĂ©ger, Annequin, Noyelles et Vermelles et autres lieux. Sa premiĂšre Ă©pouse, Anne Françoise Michelle de VARENNES, lui a donnĂ© sept enfants. Nous verrons dans un article ultĂ©rieur les pĂ©ripĂ©ties matrimoniales et testimoniales dudit Comte de Blangerval…

Mais au printemps, le destin s’accĂ©lĂšre. La santĂ© du Comte pĂ©riclite. Lorsqu’il rend l’Ăąme, il laisse derriĂšre lui une famille nombreuse issue de deux lits Ă  la tĂȘte de la seigneurie de Vermelles. En vertu de la coutume, le droit d’aĂźnesse s’exerce et c’est son fils aĂźnĂ©, François Guilbert Joseph Louis, ĂągĂ© de 23 ans, qui endosse la lourde charge de succĂ©der Ă  ses titres et possessions.

⚜ Le portrait de l’hĂ©ritier

François Guilbert Joseph Louis DU CHASTEL naĂźt le samedi 29 aoĂ»t 1699 dans le chĂąteau familial « entre onze et douze heures du soir ». Il est portĂ© sur les fonds baptismaux le 1erseptembre par son parrain, le marquis François Guilbert de Gand, et par sa marraine, dame Marie Louise de Varennes (document 1). DeuxiĂšme enfant du couple (aprĂšs sa sƓur Marie Philippe AlbĂ©rique, nĂ©e le 3 aoĂ»t 1698 ), François mĂšne la vie typique des jeunes nobliaux : Ă©ducation soignĂ©e, devoirs religieux surtout prĂ©servation des privilĂšges.

À cette Ă©poque, la noblesse vit souvent dans une certaine insouciance, loin des rĂ©alitĂ©s et des colĂšres sourdes de la paysannerie. Ces gentilshommes, possesseurs d’une terre Ă  clocher, s’exemptaient des charges roturiĂšres et ne se souciaient aucunement du sort de leur domesticitĂ©. La vie dispendieuse de ces hobereaux accroissait leur besoin d’argent et a eu pour terribles effets d’aggraver l’exploitation seigneuriale et d’attiser la haine de leurs sujets.
François ignore alors que son « rĂšgne » sera l’un des plus courts de l’histoire de Vermelles.

🍂 L’automne de la colùre : La suette foudroie la famille

Alors que le nouvel hĂ©ritier prend possession de ses terres, Ă  la suite de son pĂšre, une rumeur funĂšbre court la campagne artĂ©sienne. Un mal invisible et terrifiant s’abat sur les villages : la suette miliaire. La mort planait au-dessus des chaumiĂšres.

VĂ©ritable cauchemar mĂ©dical, elle foudroie sans prĂ©venir : maux de tĂȘte atroces, sueurs fĂ©tides, fiĂšvres brĂ»lantes et Ă©ruptions cutanĂ©es. Le malade est souvent emportĂ© en moins de trois jours. La famille DU CHASTEL va payer un tribut humain effroyable Ă  ce « mal ardent ».

⏳ Une chronologie macabre :

  • ✝ 29 aoĂ»t 1723 : À peine a-t-il succĂ©dĂ© Ă  son pĂšre que François Guilbert Joseph Louis trĂ©passe, le jour mĂȘme de ses 24 ans (Document 2). Il ne sera restĂ© seigneur de Vermelles que l’espace d’un court Ă©tĂ©.
  • 🔄 L’intĂ©rim d’Hubert : AprĂšs l’inhumation de François
    dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste, et en vertu de l’ordre successoral, c’est son frĂšre cadet, Hubert François Marie DU CHASTEL, nĂ© le 21 janvier 1703, (Document 3), qui entra en possession des titres et des propriĂ©tĂ©s de la famille. Il devient seigneur Ă  20 ans. Dans un climat de deuil et de peur, il tente de remettre de l’ordre au domaine dont la continuitĂ© et la prospĂ©ritĂ© ne reposaient que sur la fidĂ©litĂ© et l’engagement sans faille des lieutenants et des fermiers de la seigneurie.
  • ✝ 2 dĂ©cembre 1723 : La maladie ne fait pas de distinction de rang. Sa sƓur, Marie Anne Joseph (23 ans), succombe Ă  son tour Ă  la suette (Document 4). François Marie, nouveau maĂźtre des lieux, et bien bien que dĂ©jĂ  affaibli par la fiĂšvre, mĂšne le cortĂšge funĂšbre, ignorant qu’il marche vers son propre tombeau.

  • ✝ 25 dĂ©cembre 1723 : Le flĂ©au mortifĂšre poursuit sa route. Alors que le village devrait cĂ©lĂ©brer NoĂ«l, Hubert François Marie DU CHASTEL n’Ă©chappe pas Ă  l’Ă©pidĂ©mie et dĂ©cĂšde « administrĂ© des sacrements de pĂ©nitence et d’extrĂȘme onction Â». (document 5)


đŸŽâ€â˜ ïž En une seule annĂ©e, quatre membres de la famille DU CHASTEL ont Ă©tĂ© emportĂ©s.

đŸ˜ïžđŸ’Ș L’hĂ©ritage de la rĂ©silience

Au dĂ©but de l’annĂ©e 1724, le paysage successoral est dĂ©vastĂ©. Des sept enfants du premier lit, il n’en reste que quatre, la plupart mineurs. C’est donc finalement Ă  l’aĂźnĂ©e, Marie Philippe AlbĂ©rique DU CHASTEL, que revient la lourde tĂąche de reprendre le flambeau. A la suite de son pĂšre puis de ses frĂšres, elle devient dĂšs janvier 1724 la nouvelle Comtesse de Blangerval et hĂ©rite des terres de Vermelles, Annequin, Noyelles et des autres lieux dĂ©tenus par la famille. Et comme nous avons prĂ©cĂ©demment pu le lire, par son union en 1716 avec François EugĂšne, elle fera passer la seigneurie de Vermelles dans le patrimoine de la famille d’Assignies.

En ce dĂ©but du XVIIIĂšme siĂšcle, en ces temps contrastĂ©s et incertains, nos ancĂȘtres vermellois ont toujours su se montrer combatifs et rĂ©silients. Faisant front aux invasions espagnoles ou françaises, aux incursions dĂ©vastatrices (le sauvetage de notre commune par son curĂ© et ses abeilles date de 1712), rĂ©sistant autant aux ravages des occupations successives qu’aux famines et aux Ă©pidĂ©mies, Vermelles a toujours su tenir bon face aux vents contraires de l’histoire. Et cette permanence et cette force, notre commune les doit plus au courage, Ă  la dĂ©termination et Ă  l’obstination de ses habitants qu’Ă  l’implication de ses seigneurs qui ne furent pour beaucoup que des maĂźtres de passage. La fratrie DU CHASTEL aura laissĂ© un nom plus qu’une trace tangible et utile. Portons Ă  leur crĂ©dit que la suette ne leur en a pas non plus laissĂ© le temps !


En savoir plus sur OVEPAM

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire