📜 François Guilbert Joseph DU CHASTEL : Un Cœur Rebelle sous le Soleil de Louis XIV

Dans les archives de l’Artois, certains noms brillent par leurs exploits militaires ou leur rigueur administrative. D’autres, plus rares, se distinguent par la force de leurs passions. François Guilbert Joseph DU CHASTEL, comte de Blangerval et seigneur de Vermelles, appartient à cette dernière catégorie. Sa vie, digne d’un roman chevaleresque d’amour courtois, nous plonge au sein d’une lutte acharnée entre les devoirs de la noblesse et les élans du cœur.

🛡️Un grand seigneur de l’Artois : un héritier puissant, promis à une vie de faste 🏰

Né à Annequin en 1667, François Guilbert Joseph est l’archétype du grand seigneur de la fin du règne de Louis XIV. Fils de Jérôme (Hieromus) Philippe DU CHASTEL et de Marie Anne Michelle de GAND-VILAIN, il hérite d’un empire foncier impressionnant et accumule les titres prestigieux : Comte de Blangerval, seigneur de Rolleghem, Noyelles, Bourse (La Bourse), Annequin (Ennequin), Marconelle et, bien sûr, Vermelles (Vermeille).

Après une jeunesse partagée entre insouciance et devoirs nobiliaires, il épouse le 10 août 1695, dans la chapelle du couvent des Sœurs Grises de La Bassée, Anne Françoise Michelle de VARENNES, fille de Michel François, écuyer, seigneur d’Houplines et de Beaumanoir, et de Philippotte Françoise de GAND-VILAIN. Son premier mariage semble sceller son intégration dans la haute société artésienne.

De cette union naissent sept enfants qui assurent la lignée :

  • Marie Philippe Albérique (le 3 août 1698)
  • François Guilbert Joseph Louis (le 29 août 1699)
  • Marie Anne Joseph (le 8 novembre 1700)
  • Hubert François Marie Albéric (le 21 janvier 1703)
  • Albert Jérôme Octave Joseph (le 31 août 1704)
  • Marie Ernestine Éléonore Joseph (le 22 mars 1706)
  • Philippe Noël (le 24 novembre 1707)

Tout semble alors écrit : une vie de faste, de gestion de domaines et une succession assurée. Mais derrière cette façade de respectabilité, une passion ancienne et dévorante couve et va bientôt tout faire basculer…

❤️Marie Jeanne Mannessier : L’amour interdit

L’ombre qui plane sur le foyer conjugal porte un nom : Marie Jeanne Mannessier. Fille d’un cabaretier local, elle est l’amour de jeunesse du Comte. Une passion que ni le rang, ni le mariage, ni la morale du XVIIe siècle n’ont réussi à éteindre.

La famille DU CHASTEL, scandalisée par cette liaison qui perdure ouvertement y compris après le mariage de 1695, tente de briser l’idylle par la force. Marie Jeanne est arrachée au monde et cloîtrée durant trois ans et quatre mois au couvent des Sœurs de la Providence à Arras.

Mais le destin bascule en 1709 : la Comtesse s’éteint le 1er avril à Annequin. Désormais veuf, François Guilbert refuse de sacrifier sa liberté une seconde fois. La passion amoureuse entre le comte et la jeune demoiselle s’avère toujours aussi ardente. Il fait revenir Marie Jeanne auprès de lui, au château d’Annequin, au mépris du qu’en-dira-t-on.

✉️« Rien ne m’empêchera d’épouser Marie Jeanne. Les vanités de ce monde ne sont rien pour moi ; je veux faire mon salut en épousant mon aimée. »

—Extrait d’une lettredu 1er mai 1709, de François Guilbert Joseph DU CHASTEL à son frère, le comte de PETRIEU

C’était toutefois sans compter sur l’acharnement de la famille DU CHASTEL qui requiert et obtient une nouvelle lettre de cachet renvoyant une fois encore Marie Jeanne à Arras. Seule une décision du Procureur du Roi Louis XIV lui-même mettra un terme (au moins provisoire) au calvaire des deux amants.

🐎 La fuite à Senlis et le scandale du mariage

Face à l’acharnement familial engendré par cette liaison jugée immorale, le couple choisit l’exil. En novembre 1710, dans un geste de rupture spectaculaire, le Comte quitte ses terres d’Artois. Il part pour Senlis avec un train de vie de grand seigneur : valets, cuisiniers, équipages et sa fille aînée, Marie Philippe Albérique, tandis que trois autres de ses enfants sont mis en pension en Artois. C’est dans l’anonymat relatif de l’Hôtel des Trois Couronnes qu’ils trouvent refuge.

Un premier fils, Guilbert François Marie, naît hors mariage le 5 septembre 1711 à Senlis. Quelques mois plus tard, après avoir surmonté un grave accident de carrosse à Saint-Denys qui manque de coûter la vie à sa fille (gravement blessée à la jambe et au front), le Comte décide d’officialiser leur union.

Le 9 juin 1712, au sein de la paroisse Saint-Martin de Senlis, est célébré le second mariage de François Guilbert Joseph DU CHASTEL et de Marie Jeanne MANNESSIER (née à Annequin en 1672 – décédée à Cambrin le 30 novembre 1738 à l’âge de 66 ans), après une dispense accordée la veille, le 8 juin 1712, par Monseigneur l’Évêque. Une première célébration du mariage avait été initialement contestée au motif que le couple n’avait pas suffisamment résidé à Senlis pour y établir un domicile valable.

Cet acte n’est pas qu’une simple union ; c’est un acte de réparation spirituelle pour le Comte qui affirme vouloir « faire son salut » en épousant son aimée.


Lors de cette cérémonie, leur jeune fils est officiellement légitimé « sous le voile »


⚔️ La guerre des héritiers :

C’est à la suite du mariage contesté de Senlis que la rupture avec le reste du clan DU CHASTEL devient définitive et totale. Dès lors, la famille va mener contre le couple une guerre impitoyable, d’abord sur le terrain des biens matériels du vivant du Comte, puis directement contre sa veuve après sa disparition.


⚖️ Acte I : L’offensive matérielle et l’affaire du droit de terrage (1712-1716)

Le frère cadet du Comte, Albéric Adrien François Joseph, comte de Petrieu, offensé par la mésalliance de son aîné, décide de frapper ce dernier au portefeuille et à l’honneur. Le 19 décembre 1712, il vend en secret le droit de « terrage » de Sus-Saint-Léger — une annexe historique essentielle de cette seigneurie — à un simple laboureur local nommé Jean des Bureaux, ennemi déclaré des seigneurs du lieu.

Considérant cette aliénation comme une provocation inacceptable qui « égaloit un Paysan à son Seigneur », le Comte de Blangerval réagit immédiatement depuis son exil : le 5 décembre 1713, il lance une procédure de retrait lignager pour récupérer de force cette terre. Jean des Bureaux, soutenu en sous-main par le frère cadet, tente de faire annuler l’action en invoquant des vices de forme sur l’exploit d’huissier. L’affaire remonte jusqu’à la Cour du Parlement.

Cet arrêt, rendu sous le seing de Louis XV, tranche définitivement ce litige en faveur de François Guilbert Joseph DU CHASTEL. Il valide son retrait lignager contre le laboureur Jean des Bureaux et confirme la primauté des droits seigneuriaux du Comte sur ses terres, déjouant ainsi les manœuvres de son frère cadet.

🔒 Acte II : La curée contre la veuve et la spoliation d’Annequin (1716-1719)

Cette victoire juridique sur ses terres est le dernier acte de la vie du Comte. De retour au château d’Annequin en 1714, François Guilbert s’éteint au début de l’année 1716. Sa mort laisse Marie Jeanne seule et sans protection face à une véritable meute familiale.

Le clan DU CHASTEL, toujours mené par le frère ennemi, le comte de Petrieu, et l’oncle maternel, François Gilbert de GAND, lance immédiatement une offensive juridique et physique d’une violence inouïe. Agissant en qualité de tuteurs des enfants du premier lit, ils veulent faire annuler le second mariage, déshériter l’enfant naturel légitimé Guilbert François Marie et bouter « la Mannessier » hors de leurs terres.

Leur stratégie est brutale et ne recule devant rien :

  • 🔒 Séquestration : Marie Jeanne est enfermée au château, interdite de parler ou de communiquer avec qui que ce soit. Elle sera obligée de requérir deux ordonnances des Juges de Lens pour simplement retrouver sa liberté.
  • 💎 Spoliation : Après avoir fait dresser l’inventaire des biens de la succession, on lui retire ses bijoux, ses habits et tous les documents laissés par le Comte. À noter que Marie Philippe Albérique, fille aînée du Comte et future châtelaine d’Annequin et de Vermelles, ne se joint pas à cette cabale et ne signera aucun des actes d’accusation contre sa belle-mère, même si elle bénéficiera in fine de l’ensemble des titres et biens au décès de ses frères.
  • 🗣️ Diffamation : Pour parvenir à leurs fins et faire annuler l’union, les demandeurs n’hésitent pas à décrire dans leurs conclusions le défunt Comte de Blangerval comme un homme « noyé de débauche, livré à la prostitution la plus infâme, errant dans les cabarets et n’ayant d’autre attention que de tromper l’Église et les Lois de l’État » !

🏛️ Arrêt de 1719 : la défaite juridique

Le 2 mars 1719, la justice d’Ancien Régime tranche en faveur de la lignée aristocratique : le mariage est cassé. Le fils légitimé perd ses droits, et Marie Jeanne est officiellement renvoyée à son statut de « concubine ».

« C’est aussi ce que la Cour a jugé par Arrêt rendu le 2 Mars 1719, sur les conclusions de M. l’Avocat Général Gilbert de Voisins, en déclarant nul le Mariage du feu Comte de Blangerval avec Marie-Jeanne Menessier, qui avoit été sa concubine avant & pendant son premier Mariage, & qu’il avoit promis par écrit d’épouser, même avant la mort de sa femme. »

—Extrait du tome 2 de la « Collection de décisions nouvelles, et de notions relatives à la jurisprudence actuelle » par Denisart, Jean-Baptiste (1713-1765)

🕊️ Le mystère de la réhabilitation


Pourtant, l’histoire nous réserve un dernier rebondissement. Sur son acte de décès en 1738 à Cambrin, Marie Jeanne Mannessier est enregistrée officiellement comme « Veuve du Comte de Blangerval ».

Comment, malgré l’arrêt infamant de 1719, a-t-elle retrouvé ce titre glorieux et cette dignité aux yeux de l’état civil ? S’agit-il d’une réhabilitation tardive obtenue dans l’ombre ? Ou est-ce le signe de la loyauté de sa belle-fille, Marie Philippe Albérique ?

Cette dernière, future châtelaine de Vermelles et d’Annequin, fut la seule de la famille à refuser obstinément de signer les actes d’accusation et de diffamation contre sa belle-mère. Même si sa loyauté connut des limites matérielles — puisqu’elle demanda en 1723 à Marie Jeanne et à son fils, le chevalier DU CHASTEL, d’aller prendre pension chez Jean-François LEROUX, cabaretier à Cambrin —, elle semble avoir veillé à ce que la dignité de celle que son père avait tant aimée soit respectée dans la mort.

♥Une victoire posthume du cœur

L’histoire de François et Marie Jeanne reste celle d’une victoire posthume du sentiment sur la loi, prouvant que même au siècle de l’étiquette, le cœur pouvait avoir ses propres raisons que la Couronne et l’ordre social ne connaissaient pas.


🔎 Sources et recherches : Registres paroissiaux de Senlis et d’Annequin, Collection Denisart


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